Je voudrais éclairer de plus près la réalité de la pratique et notre comportement de vie en accord avec zazen en observant les retraites zen intensives, les sesshins, et ce qui y est ressenti.
Le mot sesshin veut dire « toucher ou écouter l'esprit »,et les sesshins consistent en plusieurs jours consacrés presque entièrement à zazen. Après la mort de mon Maître Sawaki Roshi en 1965, j'ai commencé à organiser des sesshins de cinq jours à Antaiji tous les mois. Il n'y a ni sesshins en Février à cause du froid, ni en Août à cause de la chaleur, et celles de Juillet et de Septembre ne durent que trois jours. L'horaire de toutes ces sesshins consiste simplement en une répétition de quatorze temps de zazen entrecoupés de temps plus courts de méditation zen en marche (kinhin), à partir de quatre heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Il y a trois repas par jour, suivi d'une demi heure de repos pour les besoins personnels. A Antaiji chaque temps de zazen dure cinquante minutes, alors que dans beaucoup d'autres monastères et de centres, les temps sont de trente ou quarante minutes. Il y a deux caractéristiques uniques aux sesshin d'Antaiji. La première est qu'il ne faut absolument pas parler. Ni salutations ni bavardages, ni même chants de sutras qui peuvent exister dans un temple à d'autres moments. D'habitude le responsable d'un temple zen Soto n'est pas assis face au mur, mais au contraire fait face aux autres moines et aux pratiquants pour leur prêter attention, mais je fais toujours face au mur avec tout le monde. Voilà les caractéristiques principales des sesshins d'Antaiji. La seule autre instruction en dehors de ces règles, est que nous nous occupions de notre propre pratique, indépendamment des autres. J'ai commencé cette sorte de sesshin après avoir fait l'expérience de plusieurs sortes de sesshins, et je poursuis cette pratique depuis 1965 parce que je pense que c'est la manière la plus pure qui soit de mettre en pratique les paroles de Sawaki roshi: « zazen est le soi « soiant » le soi par le soi ».
Les cinq jours de silence absolu sont pour nous aider tous à devenir notre soi qui n'est rien que le soi universel, sans parler ou sans être distrait par les autres. De plus, ce silence sans interruption fait que les 5 jours deviennent un seul temps de zazen. Nous n'utilisons pas le kyosaku, un bâton dont on se sert dans beaucoup de temples zen pour réveiller un pratiquant qui pourrait s'être endormi. Puisque nous mettons tout de côté et sommes assis face au mur, n'étant rien d'autre que le soi pendant zazen, il se peut que nous nous nous ennuyons horriblement . Si on passait avec le kyosaku, cela deviendrait un jouet pour distraire les pratiquants. Par exemple, quelqu'un assis tranquillement pourrait entendre la personne qui passe avec le kyosaku et commencer à penser que sa posture est parfaite et qu'il n'y a aucune raison d'être frappé, ou alors que l'après midi est bien longue, et qu'il pourrait bien s'arranger pour être frappé pour passer le temps.
Il me semble que nous passons toute notre vie à nous amuser avec des jouets. Cela commence dès notre naissance. Le premier jouet est la tétine du biberon. Quand nous sommes un peu plus âgés, nous nous tournons vers les poupées et les nounours. Après cela ce sont les panoplies, les appareils photos et les voitures. A l'adolescence nous passons aux personnes du sexe opposé, puis vient les études et la recherche, la compétition et les sports, de même que l'enthousiasme pour les affaires, et peut-être recherchons-nous la célébrité. Tout cela n'est rien d'autre que de se distraire avec des jouets! Jusqu'au moment de notre mort nous échangeons un jouet pour un autre et nous mourrons n'ayant rien fait d'autre que de jouer.
Faire zazen veut dire actualiser la réalité de la vie. Zazen est le soi qui n'est que le soi de l'univers, sans s'amuser avec des jouets. Zazen est comme le moment précédent notre mort quand tous les jouets ont été retirés. Mais, même à ce moment là, nous cherchons quelque chose autour de nous avec quoi jouer, si ce n'est pour un seul instant.
Que faire quand nous sommeillons pendant une sesshin à Antaiji? Si le but du kyosaku est de dissiper notre somnolence, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous endormir quand on ne s'en sert pas. Mais ce n'est pas la peine de se faire du souci, il n'existe absolument personne qui dort pendant toutes les soixante-dix heures de zazen d'une sesshin de cinq jours! Inévitablement nous nous réveillons. Puisque c'est notre propre pratique, nous faisons zazen sans réserve. Zazen n'est pas quelque chose que nous devrions être obligés de faire. C'est une pratique que nous faisons |
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nous-même en tant que soi qui n'est que le soi. pendant lesquels nous nous ennuyons profondément. Pour passer le temps, nous pensons peut-être à une certaine chose, et nous nous servons de cette idée pour nous distraire. Bien qu'il s'agisse de notre propre pratique, il est ridicule de passer le temps de cette manière, même si il y a des personnes qui le font parfois. Mais si nous avons un mental normal, nous ne pourrons pas continuer à fantasmer indéfiniment. Pendant une sesshin où il n'y a que silence et de longues heures de zazen, nous aurions l'impression de devenir fou. Un esprit sain ne peut pas supporter de se débattre et d'être en contact avec une pensée illusoire pendant longtemps. Nous finirons par comprendre tout seuls que nous nous sentons plus à l'aise quand nous abandonnons les illusions et essayons d'avoir une solide posture de zazen. Autrement dit, ces sesshins ne sont que l'assise en tant que le soi qui n'est que le soi, sans contraintes extérieures. Par conséquent nous ne pouvons faire autrement que de revenir à ce soi qui n'est que le soi, qui n'est que la vie qui se passe ici et maintenant, et qui est indifférent aux pensées illusoires.
Comme je l'ai dit plus haut, je suis assis face au mur, comme tout le monde dans le zendo. Ceci évite une relation entre nous basée sur un observateur et quelqu'un qui est observé. Si je faisais zazen avec l'intention de surveiller les autres, c'est tout ce que je ferais, et je perdrais de vue mon propre zazen. De même, si tout le monde était conscient d'être regardé, cela deviendrait un zazen effectué dans la dichotomie du « soi » et des « autres » et ne serait plus zazen qui est véritablement le soi qui n'est que le soi. Je dois poursuivre ma propre pratique de zazen, alors que tout le monde doit pratiquer son propre zazen en tant que le soi qui n'est que le vrai soi.
Il n'y a aucun enseignement sur zazen pendant les sesshins, ainsi pour prendre part à cette sorte de sesshin correctement, il faut déjà avoir compris quelle attitude mentale nous devrions avoir. J'espère que les personnes participeront à une sesshin après avoir lu et compris ceci. Si elles ont encore des questions, elles peuvent aller voir un maître zen, et poser leurs questions à un autre moment que pendant la sesshin.
Une personne qui décide de faire zazen après avoir lu mes explications, a une attitude entièrement différente de quelqu'un qui vient juste faire zazen sans se poser de questions. Il y a aussi beaucoup de personnes préoccupées par la compréhension intellectuelle, c'est-à-dire qu'elles veulent beaucoup discuter. Afin que ces gens aux opinions arrêtées puissent comprendre par leur propre expérience que zazen n'est pas une théorie, que c'est quelque chose que l'on fait, je leur demande de plonger directement dans cette pratique de zazen entièrement silencieuse.
L'effort avant le temps et « je » Quand nous participons à cette sorte de sesshin, nous prenons conscience de plusieurs vérités en tant qu'expérience personnelle, et non pas comme théorie. La première chose que nous ne pouvons pas nous empêcher de ressentir, quand nous participons à ces sesshins, est la longueur interminable du temps. Il est dit d'une sesshin, qu' « Une journée est aussi longue que l'éternité » et qu' « Une journée est aussi longue qu'elle semblait dans notre enfance ». C'est bien souvent que dans notre vie quotidienne, nous racontons des blagues avec un ami, ou que nous regardons un peu la télévision, et sans nous en rendre compte, la matinée, ou peut-être même la journée entière est passée. Mais quand nous faisons zazen toute la journée, le temps ne passe pas facilement. Nous avons mal aux jambes, nous nous ennuyons profondément, et il n'y a rien d'autre à faire que de vivre le temps comme réalité de la vie, moment après moment.
Pendant une sesshin, toutes nos activités sont réglées par une cloche. Deux coups résonnent, et nous nous levons tous de notre coussin, et commençons à marcher. En faisant kinhin l'idée nous vient que nous en avons déjà assez de faire zazen, et il est décourageant de se rendre compte que ce n'est que le matin du deuxième jour et que moins de la moitié de la sesshin est finie. Je suis sûr qu'il est arrivé aux personnes ayant participé à une sesshin de penser la même chose.Comment est-il possible de terminer? Arrivés à ce point, nous devons transcender le temps. Si nous n'oublions pas ce qui se nomme temps, il nous sera impossible de continuer pendant toutes les heures restantes de la sesshin.
Quand nous transcendons, ou oublions le temps, nous rencontrons vraiment la réalité fraiche de la vie. Pour nous, le |
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temps existe parce que nous comparons un moment à un autre, et dans la multitude de perceptions, nous ressentons que le temps passe vite. Quand nous ne comparons plus, et que nous ne sommes que ce soi qui n'est que le soi, nous sommes capable de transcender cette vitesse ou comparaison que nous appelons temps. Les personnes qui continuent la sesshin ne se souviennent pas du temps. Trois coups de cloche, nous commençons zazen, si c'est deux alors c'est kinhin. Encore trois coups signifie qu'il est de nouveau temps de faire zazen, puis deux coups, et c'est de nouveau kinhin. Nous continuons la sesshin telle qu'elle est, en suivant les signaux de la cloche. Personne ne pense que c'est un temps long ou un temps court. Finalement, sans même y penser, cinq jours ont passés et la sesshin est finie. C'est seulement à ce moment-là que nous nous rendons compte que nous avons complètement oublié le temps en faisant zazen, mais j'ai bien peur qu'une telle expression provoque un sérieux malentendu. Il est probablement plus approprié de dire que, nous adonnant à zazen, cinq jours sont passés tout seul. A vrai dire, quels que soient les mots dont nous nous servons, aucun n'est vraiment approprié. Nous devons faire notre propre expérience d'une sesshin.
Cette sorte d'expérience nous montre véritablement ce qu'est le temps, ainsi que ce qu'est avant le temps. D'habitude il nous semble évident que nous vivons tous dans le temps, mais pendant une sesshin, nous pouvons faire l'expérience directe que ce n'est pas vrai. Plus exactement, c'est la vie du soi qui crée l'apparence du temps.
Quand nous faisons zazen , nous croisons les jambes et sommes assis sans bouger, en restant complètement immobiles. Comparé a une vie d'indulgence, ou en général nous pouvons bouger comme nous le désirons, nous pouvons dire que c'est une posture douloureuse. Toutefois, si nous commençons à penser pendant zazen combien c'est douloureux, et que nous persévérons et supportons cette douleur, nous ne pourrons jamais rester assis tranquillement durant les cinq jours. Nous serons peut-être capables de faire zazen pendant deux heures, ou même quatre ou cinq strictement selon notre aptitude à persévérer et à endurer la douleur, mais il est impossible de pouvoir faire zazen pendant cinq jours simplement en persévérant. De plus, nous ne pourrions jamais participer à une sesshin chaque mois, ou mener une vie de pratique de zazen en raison d'une idée égoïste sur notre capacité à endurer la souffrance. Et même si nous le pouvions, cela ne servirait absolument à rien! Nous ne ferions que comparer notre propre capacité de discipline personnelle et de persévérance avec celle d'autrui, et zazen ne deviendrait qu'une extension de notre disposition à nous comparer aux autres. La chose la plus importante pendant zazen est de rejeter même ces idées de la douleur ou de persévérer dans la douleur, et de nous noyer dans zazen tel quel, en tant que soi qui fait le soi par le soi. C'est seulement en restant immobile et en abandonnant tout à la posture que le temps passera de lui même. Seulement quand nous rejetons nos propres idées sur la douleur et la persévérance pouvons-nous prendre part à une sesshin sans anxiété.
A travers les sesshins, nous sommes véritablement obligés de faire l'expérience de ce que veut dire avoir le fond de nos pensées sur la persévérance et la souffrance s'écrouler. Ceci a une énorme influence sur notre vie quotidienne. Nous rencontrons de nombreux problèmes et de malheurs dans nos occupations quotidiennes, mais d'habitude, en confrontant une difficulté, nous commençons à nous débattre. Et ce faisant, nous nous mettons dans une situation encore pire. Ceci est facile à voir quand il s'agit de quelqu'un d'autre. Quand les autres se trouvent dans des circonstances malheureuses, en tant qu'observateurs nous disons souvent qu'ils devraient « arrêter de se débattre » ou de « se calmer ». En tant qu'observateurs, nous pouvons dire ceci calmement, mais quand les difficultés sont les nôtres, nous perdons tout à coup notre capacité à rester calme. Comment pouvons nous faire pour que ce soi qui ne peut s'empêcher de se débattre, s'arrête de le faire et se calme? Nous ne pouvons y arriver que si le fond de nos pensées sur la souffrance et la persévérance s'écroulent.
Pendant les sesshins nous faisons exactement cette expérience. Sesshin est la pratique que nous maintenons avant la distinction entre notre propre capacité et la capacité d'autrui, avant le temps, et avant la persévérance. Kosho Uchiyama Roshi |